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04 October 2015 @ 11:15 am
Lectures antiques avec Marguerite Yourcenar  
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Je vous propose aujourd’hui un petit post longtemps repoussé sur une de mes dernières lectures. Il faut dire que l’on m’avait mis la barre haut ! L. m’avait glissé un petit feuillet entre la couverture et la première page : « Marguerite Yourcenar réalise la synthèse exacte et complète d’une vie impériale dans un style puissant et sublime. Lire Hadrien génère des transformations dans le corps et dans l’esprit. » C’est toujours quand on quitte un job qu’on réalise qu’on avait vraiment des collègues extra : de ce avec qui on peut parler littérature contemporaine, cuisine préhistorique ou ikebana japonais autour d’un café, ou dans un trajet de bus !

Il m’aura fallu bien deux mois pour digérer cette lecture riche : cela faisait longtemps que je n’avais pas corné autant de pages d’un livre. Oui, j’abîme mes livres : je corne les pages que je souhaite relire plus tard. Le petit parallépipède des mémoires d’Hadrien a un angle qui a pratiquement doublé de volume : pauvre bête estropiée.
J’ai pourtant reçu le don de ce livre avec un grand scepticisme : je gardais de Marguerite Yourcenar la tentative avortée d’une lecture autobiographie (« souvenirs pieux », je crois). Un extrait de Marguerite Yourcenar m’avait emballé, et le récit de son histoire intime commençait en ces termes : « L’Être que j’appelle moi vint au monde… » Cet espèce de détachement de son propre corps, cette sensation d’être comme étranger à sa personne m’avait tellement parlée que j’avais entrepris de lire la suite, mais une sorte de froideur dans l’analyse des gestes du tout petit, et en même temps, une certaine longueur de récit sur des faits du quotidien m’avait lassée. Peut-être à tort, je ne sais : il y a des lectures auxquelles on n’est pas toujours préparés, et qui peuvent nous parler bien plus tard dans la vie.
Toujours est-il que j’avais surpris L. en train de bouquiner à l’arrêt de bus, et qu’elle m’avait parlé de cette lecture avec une telle altération dans la voix qu’elle m’avait vraiment convaincue de tenter le voyage… C’était un livre dur, avait-elle dit, et certains passages l’avaient mis extrêmement mal à l’aise, en même temps que d’autres fascinés, si bien qu’il en sortait une impression générale de profonde humanité, et clairement une forme de grandeur.

Et en effet, j’ai ressenti un peu les mêmes impressions à la lecture de l’ouvrage. Je me souviens aussi que ce qui avait extrêmement interpellé L., c’était la capacité de l’auteure à avoir écrit un roman sous la forme autobiographique, en revêtant pleinement une identité d’homme (car les mémoires d’Hadrien sont bien ce que disent son titre : les mémoires romancées d’un empereur romain). « Cet enfant de sexe féminin », écrivait-elle pour parler de sa propre personne dans ses mémoires… Je ne pense pas qu’il faille résumer cette capacité à l’orientation sexuelle de l’auteure, qui fait grande polémique. Je trouve ça beau la capacité à incarner une personnalité, au-delà des prétendues spécificités sexuelles : pas la peine de forcément réduire ça à une hésitation sur son orientation sexuelle, je trouve ça beaucoup plus profond que cela.

Elle justifie son choix à posteriori, dans ses notes personnelles qui entourent la rédaction de l’ouvrage : « Impossibilité aussi de prendre pour figure centrale un personnage féminin, de donner, par exemple, pour axe à mon récit, au lieu d’Hadrien, Plotine. La vie des femmes est trop limitée, trop secrète. Qu’une femme se raconte, et le premier reproche qu’on lui fera est de n’être plus une femme. Il est déjà assez difficile de mettre quelque vérité à l’intérieur d’une bouche d’homme. » Je trouve ces propos tellement justes, quoi qu’on en dise. C’est peut-être pour cela que je ne me reconnais pas pleinement dans le fait d’être une femme ? Je veux dire, je ne voudrais pas un autre sexe du tout, et accepte pleinement celui qui m’a été donné, mais je déteste le conditionnement social qui en es fait, et me reconnais guère dans le portrait général des personnalités liées à celui-ci. Une façon de justifier que je n’accorde pas toujours mes adjectifs au féminin lorsque j’emploie la première personne : en quoi est-ce qu’un sentiment est forcément sexué ? La tristesse, la joie, l’enthousiasme, le dégoût, sont –ils forcément teintés de cette perception ? Bref.

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Les premières cent pages du livre m’ont extrêmement impressionnées (« Varius Multiplex Multiformis »). Les mémoires prennent la forme d’une lettre d’un père, au seuil de la mort, à un « fils » qu’il a peu connu (au sens latin du terme : un successeur choisi, qui n’est pas forcément de sa descendance). Il y dresse un portrait sans cachoteries de sa vie, et des considérations qu’il a tirées des événements qui l’ont traversée. C’est le portrait qu’un homme dresse de lui-même, tentant sans se justifier, d’expliquer ce qu’il est, ce qu’il a tenté d’accomplir, et le sens qu’il a donné à ses jours.
Loin d’être un roman initiatique où l’on suivrait un personnage mou, que la vie viendrait modeler à coups de blessures, comme c’est le cas de beaucoup de romans initiatiques (apprentissage de la douleur, apprentissage la méchanceté, apprentissage de l’injustice, apprentissage de la beauté, apprentissage de l’amour, etc …), les mémoires d’Adrien sont le portrait d’une volonté. Celle d’un homme de pouvoir, que l’extrême accuité sur le monde qui l’entoure porte à la gestion des affaires publiques. Loin d’être une volonté hésitante, il traverse néanmoins plusieurs phases de vie, marquées par sa confrontation à ses propres ambiguïtés, et par la volonté de tirer le meilleur de soi, tout en évitant les écueils de la lassitude et de la facilité.
Les lignes qui concernent les considérations du personnage sur les grands concepts de la vie, les mécanismes sociaux, bref sur le fonctionnement de la vie des hommes sont d’une justesse jouissive et glaçante à la fois. Les joies d’un intellectuel disséquant avec une justesse implacable la nature humaine ont vraiment fait pour moi tout l’attrait de cet ouvrage. Difficile de ne pas piaffer de satisfaction, parfois, lors d’un trajet en train : tout y est d’une justesse… et surtout retranscrit dans une langue d’une beauté qui touche à la perfection pour moi.

Nous avons tous une sensibilité différente. Mais pour moi qui ais à présent toutes les déformations du juriste, la précision des termes employés est essentielle. J’aime disséquer, peut-être même couper le cheveu en quatre ! Marguerite Yourcenar a dans cet ouvrage un style d’une extrême richesse lexicale, et parvient à trouver les expressions justes et concises pour décrire l’extrême complexité des hommes : c’est magique. En tout cas, ça me parle beaucoup.

Contrairement à L., je n’ai pas trouvé le livre « violent » ni vraiment « dur »… enfin, pas plus dur ou violent que ne l’est la vie en elle-même ! Oui, forcément, la vie d’un empereur romain est comme on se l’imagine, émaillée de divers épisodes pas toujours reluisants : démanteler un complot, châtier ses auteurs, mettre fin à une guerre, conduire une armée, faire acte de fermeté publique, tuer pour l’exemple, et même quelques amours inavouables, de la scène pétronnienne aux amours de jeunes éphèbes. Mais l’extrême lucidité de l’empereur sur ses actes fait que l’on ne tombe jamais dans une quelconque forme de médiocrité.

J’ai vraiment adoré mes études latines. J’ai suivi les cours de la 5ème à la terminale, et l’excellente note obtenue au bac a du rattraper un peu les écueils des matières moins bien maîtrisées ! C’est d’ailleurs grâce à Monsieur X, que j’ai aussi lu Nietzsche et écouté Weather Report : monsieur X, avec sa belle barbe homérique et sa pipe qui jaunissait sa moustache… je ne vous serais jamais assez reconnaissante. Si la matière est particulièrement ingrate les premières années -je n’ai jamais vraiment eu l’âme profondément grammaticale- j’ai adoré pouvoir avancer dans les premières versions, effleurer le terreau extrêmement riche dans lequel se sont baignés tous les grands intellectuels des siècles passés… Et même parfois commencer à saisir la beauté d’une langue, au détour d’une tournure, d’une syntaxe, d’une parabole allusive… Je ne crois pas du tout que ce soit une forme de snobisme (même si pour certaines personnes, tout plaisir intellectuel est une forme de snobisme : volonté de tout ramener à leur médiocrité ?), et je suis très triste de constater qu’il est aujourd’hui clairement question d’évincer l’enseignement de ces langues « mortes » de l’enseignement général.
Il me parait clair que renvoyer cet enseignement à des heures universitaires est complètement illusoire, surtout dans la configuration actuelle : qui peut encore prétendre avoir choisi ses études supérieures par pur plaisir ? Elles sont tellement conçues comme un investissement permettant d’accéder à l’emploi que choisir d’étudier une langue morte et complètement non rentable en termes de débouchés revient à afficher un plan de clochardisation à moindre échéance. Non, vraiment, je suis reconnaissante d’avoir eu la chance de pouvoir en profiter avant.

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Amours adolescentes...

Passé un temps, j’avais une telle nostalgie de ces études, que j’ai racheté quelques ouvrages avec en face à face, le latin et le français. J’ai relu avec délices l’Ane d’Or d’Apulée, dont j’avais pratiquement traduit une cinquantaine de pages, le Satyricon de Pétrone, La vie des douze Césars de Suétone, ou en encore De rerum natura de Lucrèce… jusqu’à des portions de l’œuvre de Saint-Augustin, de Dante et de Boccace ! Comment accepter que cette langue, qui a traversé plusieurs dizaines de siècles, mis en forme la pensée des plus talentueux esprits de nos civilisations, en vienne à mourir comme ça, dans le bain de médiocrité d’une civilisation finissante ? (#cetaitmaminutevieuxcon) Je me suis pourtant laissée aller à la délaisser aussi, car n’ait progressivement trouvé aucune occasion de la pratiquer.
Très paradoxalement, malgré l’amour quasi-inconditionnel que je porte au latin, je n’ai jamais trop supporté les fictions sensées se situer à cette période de l’histoire du monde occidental. A l’exception de Salambo de Flaubert, je n’ai jamais trop aimé ces fictions latines, et les schémas par trop caricaturaux que tout un chacun se fait de cette civilisation : pour moi, la toge, les mosaïques et les banquets couchés, ce serait comme s’intéresser à posteriori à la décoration de nos supermarchés. Je ne doute pas qu’anthropologiquement, ils permettent de déceler quelque chose de la civilisation qui les a produits, mais il serait bien triste de s’arrêter là. Malgré l’excellente qualité des renseignements historiques compilés, et le succès de la série auprès de la critique, je n’ai jamais pu pousser plus loin que le 3ème épisode de Rome. Je ne garde pas de nostalgie non plus pour les péplums, au mieux je me suis emballée pour le Caligula de Camus, mais celui-ci n’est en rien un être antique.
La fascination d’Hadrien, dans le livre, pour la culture hellenistique me fait encore plus regretter de n’avoir pu aussi, essayer d’apprendre un peu le grec… je ne ressens pas la même proximité avec cette péninsule pourtant à l’origine de toute notre culture, qu’avec le latium ! C’est peut-être pour cette raison aussi que j’aime tant l’Italie ?

Malgré ce background, j’ai vraiment adoré les Mémoires d’Hadrien. Est-ce parce que Yourcenar a été elle-même immergée dans cette culture latine ? J’avoue avoir piaffé en la lisant tacler Pline d’obséquieux fonctionnaire et dépeindre Trajan comme un empereur malgré lui, un homme brillant, arraché à son milieu naturel de chef de guerre, et que la proximité du pouvoir a rendu moyen. L’évocation des guerres orientales, de la figure tutélaire d’un Alexandre consumé, la figure de Rome comme d’un Paris snob et corseté… tout cela me parle, fait sens, et sonne avec justesse. Bien sûr qu’une grande partie est probablement à verser à la fiction, mais l’on n’eut pas pu l’imaginer à moins d’être complètement imprégné de cette culture latine. Marguerite Yourcenar n’utilise pas ses connaissances uniquement pour dresser un cadre crédible au développement d’un récit qu’elle souhaiterait y placer, elle respire le monde antique, et redonne vie à une civilisation tout aussi riche en subtilités que celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Je ne résiste pas à la tentation de partager avec vous un extrait : il a été très dur pour moi de le choisir, comme vous pouvez vous l’imaginer. J’ai choisi celui-ci, sur le sens de la filiation. Parce qu’il mobilise des éléments sur la culture latine, mais aussi une sensibilité personnelle. Je trouve que ce passage garde toute son acuité. Peut-être aussi parce que j’approche la trentaine et que les bébés pleuvent autour de moi : je suis toujours curieuse d’interroger mes amis sur le sens qu’ils donnent à leur paternité, à ce qu’ils disent de la transmission.
« Je n’ai pas d’enfants et ne le regrette pas. Certes, aux heures de lassitude et de faiblesse où l’on se renie soi-même, je me suis parfois reproché de n’avoir pas pris la peine d’engendrer un fils, qui m’eut continué. Mais ce regret si vain repose sur deux hypothèses également douteuses : celle qu’un fils nécessairement nous prolonge, et celle que cet étrange amas de bien et de mal, cette masse de particularités infimes et bizarres qui constitue une personne, mérite d’être prolongé. J’ai utilisé de mon mieux mes vertus ; j’ai tiré parti de mes vices ; mais je ne tiens pas spécialement à me léguer à quelqu’un. Ce n’est point par le sang que s’établit d’ailleurs la véritable continuité humaine : César est l’héritier direct d’Alexandre, et non le frêle enfant né à une princesse perse dans une citadelle d’Asie ; et Épaminondas mourant sans postérité se vantait à bon droit d’avoir pour filles ses victoires. La plupart des hommes qui comptent dans l’histoire ont des rejetons médiocres, ou pire que tels : ils semblent épuiser en eux les ressources d’une race. »

L. a poussé le vice jusqu’à me prêter le livre avec comme marque page, un morceau de canson imprégné d’un parfum qui porte le même nom que l’ouvrage, par Annick Goutal. Je la remercie pour sa délicatesse et sa sensibilité qui est à l’origine d’une très belle découverte pour moi.

 
 
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