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17 April 2016 @ 10:00 pm
Retour au cinéma: Les Ardennes  
affiche

Tout est froid et triste dans ce film habité de Robin Pront. La balance des couleurs tire vers le bleu gris jusqu'à l'extrême, le froid perce de la pellicule et la solitude des personnages glace le sang. Sylvie et Dave cheminent sur le sinueux chemin d'une vie de merde, dans une banlieue de la Belgique flamande, tout en rêvant d'être « normaux ».
Une vie de merde qui pourrait être encore pire : c'est ce que rappelle le retour de Kenny, le frère de Dave, qui revient du passé pour troubler l'existence de ce couple : il sort de quatre ans de prison, pour un cambriolage qui a mal tourné. Un cambriolage réalisé avec Dave et Sylvie, à l'époque où ils étaient toxico, et pour lequel il n'a « pas balancé ». Pitbull plein de haine perdu dans un monde sans valeurs, où tout tourne autour de lui, il va détruire tout ce que les autres avaient pu commencer à reconstruire dans leurs vies, à partir du moment où il les avait quittés.

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Les Ardennes suinte le glauque, le mal-être et la souffrance. Tout est cru, surtout dans ce personnage sorti de tôle, mais pas que. Une galerie de portraits sordides souhaite visiblement questionner les thématiques du Destin et du Choix. Dans le premier quart d'heure, cette question est tout de suite posée, avec un focus sur Sylvie, qui participe à des cercles quotidiens de parole autour d'autres écorchés de la vie : c'est l'anniversaire de ses deux ans, deux ans sans toucher à la came ; mais au moment où elle reçoit sa médaille, elle pleure. Elle dit que la vie, ce n'est pas vraiment des choix… en ajoutant que son rêve, ça aurait été d'être Madona. Un objectif de vie qui n'en est pas un et l'aveu d'un échec plus global. Sylvie travaille comme serveuse dans une boîte de nuit, où tous les soirs, elle sert des verres à moitié à poil, au milieu d'une fausse ambiance de fête. Mais elle critique sa mère, qui a passé sa vie derrière la caisse du magasin Cora.
De ce milieu poisseux, sort le personnage de Kenny, qui se rêve comme un archétype de virilité et d'honneur, mais failli même à ses propres codes : impulsif, écorché, centré sur sa douleur et en quête de conflit dans sa poursuite déjà compromise d'un sens à sa vie…

Ce qui marque dans ce film, c'est la sagesse de l'usage des plans, des sons et des symboles. Le frère qui survient du passé dans le rétroviseur de la voiture, cette image de Dave, de dos, pédalant transpirant, sur une musique hypnotique propulsée plein volume, face à une fenêtre grise… comme s'échinant à vouloir s'extraire, s'enfuir d'un quotidien sordide, mais maintenu dedans, vissé dans ce présent visqueux, comme ce vélo lesté au sol.
La BO carrément axée hardcore, façon Thunderdome, est un choix vraiment habile, appuyant tantôt la violence du contexte, tantôt le caractère sordide du milieu de la nuit : au milieu de ces lumières virevoltantes, et de ces corps animés de la boîte de nuit, sorte de représentation paroxystique de la fête se trame le destin tragique des hommes qui l'ont prise au sérieux… la fin de la culture gabber, sans doute.

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Rien ne vaut le coup : la normalité est grise et sans saveur. Sylvie veut être normale « rentrer à 17h du travail, demander à son homme comment il va, faire cuire les patates et aller à la piscine une fois par semaine ». Objectifs dont la description est à se damner… Dave astique des voiture et des pièces à longueur de journée, en bleu de travail, sous les ordres d'un connard crade, qui fume des cigares qui puent et vitupère contre des footballeurs télévisés. La vie est moche et grise dans cette banlieue de ville anonyme. L'expression de la féminité se réduit à trimbaler un chihuahua, des ongles peints, et des baskets à paillettes sur des yeux charbonneux, tandis que les hommes sont condamnés à un archétype appauvri de virilité : bagnoles de kéké, musculature parfaite et vestes de sport siglées.

La marginalité n'est pas une alternative non plus, visiblement : le milieu de la transe et de la drogue a amené les personnage principaux à commettre l'irréparable (le cambriolage qui a envoyé l'un d'entre eux en prison). Les résidus actuels en sont peu reluisant : on rencontre ainsi Steve, l'ex-compagnon de tôle de Kenny, sorte de figure christique qui vit dans une caravane au fond d'une casse auto des Ardennes, en compagnie d'un travesti malheureux qui répond au nom de « Joyce », le corps d'un Hagrid dans des vêtements de femme, l'air complètement malade.

Malgré le caractère fataliste le plus complet de ce long métrage, les surprises scénaristiques ne cessent de surgir jusqu'à la fin, tragique forcément. Les images sont belles, le ton tragique, les personnalité explosent à l'écran sous un jeu d'acteur habile. Le cinéma néerlandais n'est pas gai, comme en témoignait déjà Bullhead, mais fait preuve d'une belle créativité. Reste à créer un discours, au-delà du réalisme social et du fatalisme… qui reste le point faible de ce premier film, d'un réalisateur malgré tout très prometteur.

 
 
 
 
 
Comte Lithracephermor on May 2nd, 2016 10:35 am (UTC)
Je viens de le voir, suivant ton conseil, j'ai beaucoup apprécié... très réussi...

Edited at 2016-10-09 08:39 pm (UTC)