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25 October 2013 @ 08:14 pm
Fitzgerald et Giono ou le retour à la lecture  
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Joli cliché de Giono dans sa Provence sublimée: oliviers et sérénité du maître
Le seul avantage de ma vie active actuelle (notez l'allitération prétentieuse) fait que j'ai enfin eu un peu de liberté pour revenir à la lecture “classique”. Si ma vie professionnelle peut constituer un enfermement à bien d'autres niveau, le fait d'avoir enfin quitté les études de Droit m'a libéré des obligations de parcourir une littérature ultra-technique, qui constitue un véritable repoussoir pour quiconque n'en maîtrise pas la matière.

Malgré tout, je me prends à pleurer ces instants que j'ai vécu comme d'intenses sollicitations intellectuelles : comme beaucoup de gens qui ont apprécié leurs études universitaires, la vie professionnelle n'apporte pas la satisfaction en termes de conceptualisation (bien qu'elle mobilise bien d'autres formes d'intelligence, relationnelles et pratiques). Tout labeur finit toujours par générer une forme d'intense satisfaction une fois l'obstacle dépassé, et la confrontation à un texte de prime abord rebutant génère son lot de fébrilité, voire de joie, lorsque son décryptage permet une découverte, un croisement, une connexion inouïe... Cette idée du déclic ou même du bouillonnement intellectuel (Machin dit ça, mais la conceptualisation du truc s'éclaire sous la plume de Bidule : non, le Conseil d'Etat ne brise pas le concept de Ça, dans l'arrêt Kesako – des abîmes d'interprétation pour la périphrase d’un juge) qui est parfaitement modélisé dans la bande dessinée par l'image de l'ampoule qui s'allume.

Néanmoins, j'ai toujours eu la lecture un peu exclusive et immersive : je ne savoure que quand je m'immerge, et je ne comprends qu'en rentrant à fond dans quelque chose. Bref, j'avais délaissé mes premiers amours littéraires, et je sens actuellement que j'y reviens progressivement.

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Ce retour, je le dois d'abord l'an dernier à mon ami Cyprien, qui, malgré une année riche en rebondissements, m'a mis entre les mains mon premier volume de Giono.
Avec une phrase anodine du style « tiens, ça devrait te plaire », chose qui en soit, n'est pas forcément incitative lorsque l'on connaît mal les goûts d'une personne. Combien de fois, après un épanchement sentimental sur mon rapport à la lecture auprès de copains, je me suis retrouvée avec un volume très bof dans les mains : pas Nadine de Rotschild, mais pas tellement mieux non plus. S'en suit une lecture contrite, dans le but de ne pas déplaire, de ces récits de gare sans style, aux personnages insipides... Le geste est pourtant touchant car visiblement, les gens vous livrent le livre (mauvais jeu de mots) qui les a chamboulés. Déjà c'est bien, car un livre les chamboule ; à la lecture du bouquin, cependant, lorsque vous pleurez l'agonie de la pensée et du style, vous vous demandez quand même bien ce qui vous lie avec votre précédent interlocuteur...

Mais rien de cela avec Cyprien, mais cela ne m'étonne pas maintenant que l'on se connaît mieux.
Donc, le premier roman de Giono que Cyprien m'a mis entre les mains fut « Colline », un court roman provençal de début de carrière (sa première publication en tout cas, même si ce n'est pas son premier écrit), qui prend place dans ce que les commentateurs appelleront « La Trilogie de Pan », un trio de romans inspirés, marqués par la présence de la nature.

Je gardais de la Provence un souvenir pas top de voyage en famille, sur une terre que je trouve grillée, mitée de pavillons-imitation-hacienda-villas-moches, et de quelques « grandes gueules » insupportables telles que les couillons du coin se figurent le Marseillais.
En littérature, un supplice de lecture imposée avec les Lettres de mon Moulin d'Alphonse Daudet (dont je n'avais finalement apprécié que la description d'une enfance ascétique dans « Le Petit Chôse »), quelques Pagnolisations caricaturales, rien de bien convaincant... Sauf un amour d'enfance pour Henri Bosco, et de jolis récits emprunts d'un naturalisme qui me faisait rêver, mais que j'aurai peur de trouver « niais » aujourd'hui. Bref, j'attaquais « Colline » avec méfiance.

Et ce fut le début d'une addiction. Dans le mois, j’eus besoin de lire les deux autres tomes de la « Trilogie de Pan » (« Regain », et « Un de Baumugne ») : dans ces trois livres dont la trame narrative peut paraître assez légère (récits de gens simples attachés à leur terre), où la Nature prend une place plus que prépondérante. A mon sens, elle est LE personnage du livre. Une Nature vivante, troublante, mystérieuse et parfois meurtrière (le puis du village qui s'assèche, l'incendie qui ravage les coteaux desséchés par le soleil...), que les hommes subissent (« Colline »), ou qu'ils apprennent à vivre selon ses règles capricieuses (« Regain »), ou ne forme plus qu'un avec elle, en dehors de la dureté du monde des hommes (l’utopie du village de Baumugne).
J'ai lu Regain d'une traite avec un regard mystérieux sur ce qui m'attirait dans ce livre, pourtant si loin de mes présupposés littéraires (pauvreté de la trame narrative, simplicité extrême des personnes, patois ultra-cliché des dialogues...) : mais c'était ces descriptions vivifiantes d'une nature sauvage, de son bruissement silencieux, de ses couleurs... Tout une prose autour du danger se dessinant dans un ciel orageux, sur des nuages roulants dans la vallée, de l'angoisse provoquée par le sifflement d'un vent insistant, du froid qui pénètre la peau de l'homme, perché seul sur un plateau abandonné. Et le cycle volontaire de cette Nature, qui semble avoir un dessein bienveillant pour ceux qui la respectent, l'aiment et la cultivent. Un dessein rassurant de foyer, de blés murs, de fleurs épanouies et de sourires d'enfant.
J'ai beaucoup pensé à notre ami P-A, qui se tâte toujours à savoir s’il devrait parfois couper avec une partie de la civilisation, et partir vivre dans les Hautes Alpes, en autonomie. P-A qui nous avait conseillé de regarder le très touchant « Into the Wild » (film américain de Sean Penn, sorti en 2007, et retraçant l'épopée un peu folle d'un homme en quête de liberté, qui traverse les Etats-Unis avec pour objectif de survivre un hiver en pleine nature, dans l'Alaska : combien j'ai compris ce qui animait notre ami en regardant ce film qui l'avait autant touché), et qui, je suis sure, adorerait la lecture de « Regain ».

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Rien dans le restant de la carrière de Giono ne ressemblera plus à la fraîcheur de ces trois récits. Bien que l'image d'une Provence sublimée, irréelle, sorte de Terre Promise sauvage et accueillante tout à la fois, avec la gentillesse un peu rustre de ses habitants, sera toujours un leitmotiv de son œuvre, je trouve que les récits provençaux suivants n'auront pas la saveur de ces premiers (est-ce moi qui me lasse?) - bien que tout de même intéressants (je pense ici à « Que ma joie demeure », « Le chant du monde », que j'ai lu ensuite, un peu plus tard) !

Vivant dans la région de Grenoble, et donc pas si éloignée du Trièves, vallée au Sud de l'Isère, lorsque l'on cherche à rejoindre la Drôme, je me lançais dans la lecture du classique « Un roi sans divertissement ». L'action prend place dans cette vallée monumentale, où Giono passait visiblement ses vacances ; un paysage vraiment à part, encadrée par les hauts plateaux du Vercors, le massif du Dévoluy et la barre du massif des Ecrins. C'est une vallée étrange où la végétation hésite entre le Sud et la Haute Montagne, où l'architecture des villages s’aplatit et où le climat lui-même, hésite. Une vallée que M. Nokturnal et moi-même re-découvrons avec émerveillement, car c’est encore une région extrêment rurale et préservée, qui a conservé son authenticité.

Une vue du Trièves, sortie des archives de votre humble serviteur:

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L'intrigue du livre est bien plus riche, et le mystère qui drape les champs enneigés (neige manteau sur la laideur, neige qui étouffe, neige couvercle, neige qui atténue le bruit des pas, et les cris des victimes...) drape également l'âme humaine, et la vie intérieure de ce lieutenant de louveterie envoyé dans cette zone abandonnée des mondains. J'ai juste adoré ce roman.

Après une nouvelle visite de Cyprien, cette fois-ci pour une journée de promenade dans le Trièves (nous avons rapidement englouti un gâteau au chocolat car c'était aussi son anniversaire), et un échange ému autour de son précédent trip à Manosque, sur les pas du « Hussard sur le Toit »... ni une ni deux, je me suis lancée dans ce grand classique de l’œuvre de Giono.

Cyprien dominant le Mont Aiguille (Trièves), au dessus de Chichiliane:

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Tout le monde connaît plus ou moins la trame narrative, à cause de son adaptation en film, et son contexte particulier (épidémie ravageuse de choléra dans le Sud de la France, en 1832), mais sincèrement, toute cette renommée ne m'a pas gâché le plaisir profond que le livre m'a donné (le film n'est qu'un amuse-bouche). D'abord, c'était l'été, et comme dans le livre, la saison de la canicule, et son cortège d'impressions tremblantes dans les effluves de chaleur.
J'ai été transportée par cette description du soleil qui brûle, du palais embrasé par une soif sans eau, des odeurs écœurantes et des décompositions rapides de tout le vivant sous les masses de chaleur.
Et un style de Giono encore nouveau pour moi : la description d'un sujet cru et dur, comme les cadavres désarticulés qui jonchent les fermes jadis riantes, de leur pantomime désarticulée, sous un soleil de plomb. Des scènes repoussantes, qui donnent le haut le cœur en quelques mots, et qui pourtant, révèlent beaucoup de notre humanité. Et des scènes romanesques mais si touchantes qui resteront ancrées en moi encore longtemps (la rencontre avec « le petit Français », un médecin de campagne, qui croit encore tirer les cadavres de la tombe, la poursuite par une foule assoiffée d'une vengeance aveugle dans le Manosque du soleil couchant...)

Image tirée du film Le hussard sur le toit (1995, J.-P. Rappeneau):

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Tellement hors propos: je n'ai pas le souvenir de pluie de tout le livre!

En fait, j'ai récemment reparlé de ce roman avec notre ami Olivier, qui avait entendu une adaptation radiophonique préparée par Giono lui-même, il n'y a pas si longtemps. Et j'en suis venue à le bassiner aussi avec Scott Fitzgerald... plus que le fait que je radote, c'est cette discussion qui m'a donné envie de me lancer dans la rédaction de cet article ! Donc, sans transition aucune, passons maintenant à: pourquoi je bassine mes potes avec Fitzgerald.

Portrait de F.S. Fitzgerald

F._Scott_Fitzgerald,_1921

Il y a quelques mois, nous sommes pas mal allés au cinéma (Mud, La Religieuse, Annah Arendt) ; dans la série des bandes annonce précédent le film surgissait toujours ce Gatsby tapageur, à l’esthétique visiblement léchée, et au caractère, il faut l'admettre, un peu racolleur (en effet, en raison d'un calibrage d'emploi du temps avec le boulot, la seule salle praticable en semaine reste les séances de 19h à l'UGC Astoria – ce qui explique les bandes annonces de films à gros budget).

Une des plus jolies affiches du film:

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Je me souvenais avoir vaguement réalisé une tentative d'approche avec Fitzgerald sur la fin de mon adolescence, en quête de lectures américaines, mais avait finalement jeté mon dévolu sur Paul Auster (rien à voir, je sais). Bref, il était temps de s'y remettre.

Je boulottais « Gatsby le Magnifique » d'une traite en moins de 48h, gentiment prêté par l'un de mes collègues (j'ai la chance d'avoir un collègue qui lit, et même qui lit beaucoup), notamment lors d'une journée passée seule à Genève (pour attendre le concert des Master Musicians of Bukkake). J'étais tellement fagocitée par le récit que j'ai plus profité de mon livre que de la ville, alternant parc, terrasse, banc, pendant toute l'après-midi.
La parfaite dramaturgie du récit, le caractère touchant d'une histoire pure dans un monde cruel, le caractère décevant de chaque personnage, portrait parfaitement réaliste de la nature humaine... tout concourait à ce que j'adore cette première lecture. J'embrayais avec « Tendre et la Nuit ».

Même fascination renforcée pour le style Fitzgerald à la lecture de ce volume : réalisme des caractères, cruauté des rapports humains, fascination pour l'argent et l'oisiveté, décors de rêve qui deviennent le cadre d'un drame, analyse chirurgicale du couple...
La dimension partiellement autobiographique du récit m'a touchée.
« Tendre est la nuit » raconte l'histoire d'une jeune fille (américaine) encore ignorante, qui grâce à un succès professionnel s'offre des vacances sur la Riviera. Sans trop d'objectif sauf celui de se détendre, elle fait la connaissance des autres américains qui partagent le quartier de plage devant son hotel, et rencontre une bande de gens branchés (aujourd'hui on dirait « cool »), mi-intellectuels, mi-artistes, et en réalité purement oisifs. Mais classes. La petite bande évolue autour d'un couple fascinant qui réunit deux personnalités : Dick et Nicole Diver. C'est en réalité ces deux personnages, fortement inspirés de Francis Scott Fitzgerald lui-même et de sa femme, dont il est question dans ce roman si triste.
Zelda, son épouse, était en effet atteinte de troubles psychologiques importants, et leur couple vivra d'ailleurs dans un équilibre précaire, alterné par les rechutes de son épouse.

J'ai été bouleversée par la description de cet amour impossible, entre un médecin tiraillé entre amour et analyse clinique, et une femme atteinte du mal du siècle, folle et en même temps fascinante, drapée dans sa dignité, cultivée, élégante et si torturée pourtant.

Portrait de Zelda Fitzgerald:
Zelda_Fitzgerald,_1922

La description des personnages est terrible chez Fitzgerald : la vie les sculpte et les modèle dans l'aigreur, la souffrance, et la compréhension éveillée du triste destin qui se noue pour eux.

Fitzgerald est toujours décrit comme l'auteur par excellence de « la génération perdue ». En fait, je crois que je suis un peu contre cette appellation, qui recouvre tout et rien en même temps. Le terme est issu d'un bouquin de Hemingway, contemporain et connaissance de Fitzgerald, qui mettra ces mots dans la bouche de Gertrude Stein, dans son livre « Paris est une fête ». Honnêtement, je ne trouve pas que le passage en question illustre grand chose : Gertrude Stein se rend avec Hemingway dans un garage pour récupérer sa voiture, qui aurait dû être réparée. Le patron lui fait comprendre que le jeune mécano ne l'a pas fait, alors qu'il aurait dû. Elle dit alors à Hemingway : « Vous autres, jeunes gens qui avez fait la guerre, vous êtes tous une génération perdue ».
Mouai. La citation hors de son contexte est souvent sympa : on y voit une génération blessée de gens qui ont connu la première guerre mondiale, et dont l'innocence de la jeunesse a été brisée dans son élan. Le retour à la vie quotidienne est difficile, et les valeurs communément admises de la société perdent leur fondement devant la cruauté des combats auxquels ces jeunes hommes ont été confrontés. Why not. En tout cas, c'est souvent comme cela que c'est présenté, pour décrire cette génération de jeunes oisifs et perdus, qui commencent à boire, à faire la fête gratuitement, perdus dans un tourbillon de jazz et de luxe façon années 20.
Pour rétablir rapidement quelques trucs (je n’ai aucunes compétences en littérature, encore moins en littérature contemporaine, ni aucune formation en lettres, donc, sentez-vous libres de me rectifier dans les commentaires), à mon sens, cela n'a rien de révélateur pour Fitzgerald. D'abord celui-ci n'a pas fait la guerre : il s'engage en 1917, et suit une formation pour officier dans un camp du Sud des États-Unis ; mais l'armistice est signé avant qu'il n'ait pu être déployé sur le terrain (ce passage de sa vie, est plus ou moins retranscrit comme un épisode de la vie de son personnage principal dans « Des heureux et des damnés »).
Ses personnages, par contre, ont souvent fait la guerre : ce qui peut pousser certains commentateurs à se demander si l'auteur n'a pas éprouvé un complexe face au fait de n'avoir pas pu participer aux combats qui ont chamboulé les sociétés occidentales de l'époque. Mais pas une seule fois, cet épisode de leur vie n'est invoqué pour expliquer un certain désordre, ni une fêlure. Donc, en quoi la guerre constitue-t-elle un facteur explicatif de la perte de repères des personnages de Fitzgerald ? En quoi ce mode de vie diffère-t-il de la « Bohême » du XIXème siècle, qui pourtant, n'avait pas connu la guerre ?

A la fin de l'édition du livre de poche de Gatsby le Magnifique, on trouve une correspondance de Fitzgerald avec son éditeur. Les histoires d'argent y sont omniprésentes, bien sûr, mais l'on voit aussi le regard que Fitzgerald porte sur lui-même, et surtout sur la façon de dépenser son argent.
C'est un thème vraiment propre à l'auteur, qui m'a aussi beaucoup amenée à réfléchir : à ce qu'il signifie pour lui, et à ce qu'il sous-tend pour les rapports sociaux en général. Et même à mon propre rapport à l'argent (j'aimerais que les lolitas qui parcourent parfois mes pages se sentent aussi concernées par cette question).
Tout comme le personnage de « Tendre est la Nuit », Fitzgerald a souffert toute sa vie de son manque de moyens, ou du moins, de moyens qui ne suffisaient pas à son mode de vie dispendieux. Issue d'une famille de la petite bourgeoisie de province, il épouse une femme issue d'une grande famille, et fréquente finalement des sphères éloignées de son milieu d'origine. Comme Gatsby, il n'est ni passé par Yale, ni par Havard, même s'il a quand même fait un passage dans une des Université de l'Ivy League, à Princeton, mais pas la plus prestigieuse.

Un autre thème redondant a attiré mon attention: celui de l'argent abondant (Nicole dans « Tendre est la Nuit ») ou venant à manquer (Anthony dans « Des heureux et des damnés ») est présent dans toute son œuvre et place ses personnages dans des postures difficiles : dépendance à l’égard d'autrui (conjoint ou membre de la famille), altération du mode de vie, sentiment d'exclusion, impuissance, marginalisation sociale... Bref, les « riches » de Fitzgerald sont d'un autre monde, et il n'en fait pas partie : ne pas de poser la question de ses moyens de subsistance, ne pas avoir besoin de travailler pour assurer ses besoins, sont déjà un fossé creusé entre les possédants, et le reste du monde, laborieux et crasse, qui s'échine un peu chaque jour (Fitzgerald évoque des « métiers en traits d'union », type employé-des-postes, secrétaire-de-direction, dans « Des heureux et des damnés » : …). Bref, la réflexion sur les besoins matériels est laide et empêche l'âme de s'élever dans des sphères intellectuelles.
Ce n'est pas inintéressant de réfléchir à ce sujet, tout de même : c'est finalement le grand renversement qui s'opère fin XIXème/début XXème, où les grandes figues littéraires et intellectuelles ne sont pas seulement issues de l'aristocratie. Je me souviens d'avoir eu une autre conversation avec un ami qui était fasciné par Mendelssohn, philosophe juif allemand du XVIIème siècle, qui avait toute sa vie travaillé comme comptable dans une boutique d'un négociant de draps. Plutôt rare pour l'époque.
Bref, les grandes figures intellectuelles du passé son rarement des laborieux suant sang et eau chaque jour au labeur, et soliloquant posément le soir, bien qu'il faille reconnaître que, contrairement à l'oisiveté enviée par Fitzgerald, la noblesse suppose rarement un mode de vie fait uniquement de plaisir et de laisser-aller (au contraire, son mode de vie et son exercice intellectuel est aussi une revendication de classe).

C'est vrai que je n'ai pas l'habitude de me pencher autant sur les éléments biographiques d'un auteur, mais les éléments de la vie de Fitzgerald sont tellement imbriqués avec son œuvre qu'il est difficile de faire autrement.

Il y a comme un sentiment de lassitude, d'aigreur lorsqu'on ferme le livre. La description de l'existence de ses personnages commence toujours par une sorte de vide : vide existentiel, et pourtant degré zéro de la quête de sens. Les gens se noient dans leur quotidien, et nous aussi. Tout parait d'une banalité sans égal, au pays des gens insipides, et pourtant, chacun d'entre eux renferme un potentiel de malaise et de souffrance.

Les romans de Fitzgerald ne sont autre chose qu'une contemplation de la chute. Avec grandeur et précision.

 
 
( 4 comments — Leave a comment )
Poisoned Apple: history - Baroquedismal_carnival on October 26th, 2013 10:30 am (UTC)
"comme beaucoup de gens qui ont apprécié leurs études universitaires, la vie professionnelle n'apporte pas la satisfaction en termes de conceptualisation."
C'est exactement ce que je ressens actuellement. Alors que je n'étais pas loin de "conspuer" l'université quand je l'ai enfin quittée il y a presque 4 ans... Je me prends à la regretter un peu maintenant car je trouve mon travail très "asséchant" et intellectuellement frustrant.

Je ne suis pas amatrice des textes de Giono, je reconnais qu'il écrit très bien mais les sujets de ses romans ne m'attirent pas du tout.
Je ne connais également pas suffisamment l'œuvre de Fitzgerald pour pouvoir en discuter. J'ai "vu le film" "The Great Gatsby" et j'en ai traduit plusieurs extraits quand j'étais en classe prépa. Je me rappelle avoir apprécié l'écriture de Fitzgerald en essayant de -pauvrement- la traduire en Français, mais ça s'est arrêté là.

En ce qui concerne les années 20, du point de vue "historique", tu les résumes assez bien. Les années folles, sont justement "folles" parce que ceux qui ont connu la guerre et qui y ont survécu ont tout fait pour chercher à l'oublier, certains en sont devenus fous, d'autres se sont jetés dans tout ce que la vie avait à offrir avec excès, peut-être pour avoir le sentiment d'être vivants alors qu'"à l'intérieur" ils étaient déjà "morts" (/psychologie de comptoir).
Et comme personne n'était alors tout à fait conscient de l'impact psychologique qu'un conflit d'une telle violence pouvait avoir sur des jeunes gens qui n'avaient jamais rien connu de tel avant et qui n'y étaient pas préparés, les anciens combattants n'avaient finalement que peu d'alternatives pour surmonter leur traumatisme, une fois revenus du front. Par ailleurs, l'état de l'Europe après la guerre a été une "aubaine" pour les Etats-Unis qui se sont beaucoup enrichis car l'Europe n'avait alors plus rien et les Etats-Unis étaient le seul pays "développé" à l'industrie et à l'économie encore intactes.

Somme toute, on retrouve ce type de réaction de la jeunesse après chaque grand conflit. Après la Terreur, sous le Directoire, les "Incroyables" et les "Merveilleuses" peuvent être comparés aux flappers des années 20. Les Merveilleuses, portaient des vêtements jugés choquants (de longues robes presque transparentes et de grandes perruques blondes) et adoptaient un comportement provocateur. De plus beaucoup étaient des jeunes gens qui faisaient partie d'une classe moyenne enrichie par la Révolution.

Dès le XVIIIe siècle, les grandes figures de la littérature ne font plus partie de l'aristocratie. La plupart des auteurs des Lumières sont issus de la bourgeoisie (Voltaire, Diderot, Rousseau...) tout comme les grandes figures de la Révolution qui ont parfois reçu une éducation plus aboutie que celle de l'aristocratie. Mais c'est également le cas au Royaume-Uni. Je ne connais en revanche pas suffisamment les autres monarchies européennes pour savoir si c'est le cas ailleurs.
nokturnalclashnokturnalclash on October 26th, 2013 07:01 pm (UTC)
Hello!

Merci pour ta réponse, que je trouve fort intéressante!

Oui, c'est très dur de maintenir un vrai niveau de sollicitation intellectuelle tout en étant dans le monde du travail. Et pourtant, je me sentait moi-même "lassée" sur les derniers temps de mes études, certainement du fait de la préparation des examens et des concours... Mais je garde un super souvenir de mon master 2, un master recherche, où finalement, c'est le seul moment où l'on a pu approfondir vraiment certains concepts.

Je te rejoints complètement lorsque tu parle des générations brisées après les toutes guerres: je n'avais pas songé aux magnifiques et aux inc'oyables! Même ce que j'écris sur la Bohème du XIXème est un peu un raccourci, vu qu'il va/il y a les conflit avec la Prusse, et les soubressauts politiques république/monarchie/empire.

Oui, je comprends pour Giono, moi-même je ne me sentais pas "ouverte" à ce genre de thème avant de le lire. Et avec nos vies citadines actuelles, on n'est peut-être pas très enclins à une forme de lyrisme buccolique.

Oui, Fitzgerald dans le texte, ça doit être encore plus prenant: j'avoue n'avoir lu que des extraits en langue anglaise, jamais un ouvrage entier. C'était d'ailleurs un des points positif du film: la mise en relief de certaines citations phare. Après, je n'ai pas du tout aimé le jeu de l'actrice principale, ce qui m'a un peu gâché le reste: je l'ai trouvée très plate pour une femme qui suscite pareil engouement de la part de deux hommes.
Et le titre de Beyoncé, aussi... mais je suppose que c'est un dégoût qui m'est personnel. Pourtant la musique contemporaine et tapageuse ne jurait pas forcément avec l'ambiance "party hard". Mais vraiment, du R'nB, c'était trop pour moi!

Quant à l'exclusion de l'aristocratie du champ des grands auteurs, c'est vrai (même si au XIX, on en a encore quelques beaux représentants: Chateaubriand, Villiers de l'Isle Adam...), même si après, ces intellectuels se sont vite placés sous la protection des puissants pour assurer leur subsistance, avec plus ou moins de succès (alternance de périodes de faste, périodes de ruine chez Rousseau), ce qui n'en fait pas, même si c'est un très gros anachronisme, des prolétaires intellectualisants.
hana_no_kohana_no_ko on November 21st, 2013 03:45 pm (UTC)
Je n'ai lu ni l'un, ni l'autre, peut-être quelques vagues passages de Fitzgerald en cours d'anglais mais c'est tout. Si le battage médiatique autour de Gatsby m'a donné envie de m'y mettre dernièrement (mais comme beaucoup de choses, j'y pense et j'oublie...), rien ne m'a jamais particulièrement donné envie de lire Giono. Et puis, il y eut cet article !
Je ne peux pas vraiment commenter ce que tu en dis, néanmoins je voulais saluer la démarche, car j'ai malgré tout vraiment apprécié cet article, on sent ton intérêt, ton amour et il se profile derrière tes phrases quelque chose de la grandeur du texte.
Je suis émue également de voir les quelques photos que tu as prises, déjà parce que le paysage est splendide (il faut vraiment que je voyage plus en France), mais aussi parce que j'imagine la charge émotionnelle qui doit nous envahir lorsque l'on a sous les yeux l'inspiration qu'un écrivain que l'on admire a passionnément couchée sur le papier.
Bref, c'est une très belle présentation de ces auteurs dont j'ai hâte, à présent, de commencer la lecture.
nokturnalclashnokturnalclash on November 23rd, 2013 10:25 am (UTC)
Ton "petit" mot me touche!
Finalement, c'est un des articles les plus eprsonnels que j'ai écrit depuis longtemps! J'avoue que j'espèrais que tu tomberais dessus, car tu es une de celles avec qui je partage le plus le goût de la lecture!
Très flattée de savoir que j'ai ouvert une curiosité: je suis sure que ce sont des lectures dans lesquelles tu te reconnaîtrais également!
Merci en tout cas, pour ces quelques lignes toujours si flatteuses à mon égard ;)
( 4 comments — Leave a comment )