Saltimbanques du vide

vires des rochers de Charboz

En arrivant à Grenoble, et lorsque l'on n'est pas nés en montagne, piolet à la main et skis aux pieds, on est rapidement surpris par le niveau des gens du coin. Il est par exemple difficile de se renseigner sur le degré de difficulté d'un itinéraire sans bien connaître son interlocuteur : qu'est-ce qu'une trace facile pour lui ? Enfin, il faut arriver à décoder les finesses du langage, et ce également en fonction du sport pratiqué (« c'est roulant », « passage pas trop technique », « il faut juste poser les mains », « la suite est une rando tranquille »). Le « ça passe », par exemple, contrairement à ce qu'il laisse entendre, doit plutôt alerter : c'est pas évident que ça passe, en fait… ou plutôt c'est possible, mais au détriment du confort, faisable mais acrobatique.

Bref, j'ai arrêté de demander conseil à certains, et je connais ma marge : je ne suis pas adepte des acrobaties sur cailloux, surtout sans système d'assurage comme en escalade. Je ne jette pas la pierre à ceux qui m'ont emmenée avec eux, et avec qui je me suis retrouvée en situation de faiblesse : quand on accepte de se faire promener par quelqu'un, on admet de ne pas discuter la trace, et de faire de son mieux pour ne pas entraver la marche des autres. On a tous un seuil de tolérance différent et l'on ne peut pas reprocher aux autres d'être plus agiles que soi, ou plus à l'aise avec le vide.  

Depuis le belvédère de la Sorcière, Vercors

Néanmoins, j'ai le triste souvenir d'une sortie matinale où j'ai joué le rôle du boulet de la sortie, sur les crêtes du Néron. Monter en escalade par l'arrête de l'écureuil n'a pas été un problème, mais la traversée complète des crêtes m'a mise extrêmement mal à l'aise, surtout sur des passages traversants où des pas d'escalade en dévers devaient être effectués dans le vide. Ce n'est pas insoutenable, techniquement plutôt facile, mais le gaz (=comprendre la présence du vide, et le risque de s'écraser comme une merde en bas de la paroi) a eu raison de moi, et j'ai tremblé comme jamais, et ce, à l'encontre de ma volonté… à un moment où plus que tout, je voulais croire dans mes mains et mes pieds. Contre-productif.  

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Contrairement à ce que laisse peut-être penser mon activité sur les réseaux sociaux, je ne suis pas un chamois. Si je ne peux pas dire que j'ai le vertige, je reste, il faut bien l'admettre, sensible au vide. Pour la première fois ce jour-là, j'ai ressenti l'angoisse de ne pas contrôler mon corps : je me suis retrouvée les mains bien trop moites, le rythme cardiaque hyper-accéléré et le geste tremblant. Ça ne m'était jamais arrivé auparavant. J'avais déjà eu un peu les chocottes, je m'étais déjà sentie impressionnée, mais j'ai toujours réussi à prendre sur moi pour finir un itinéraire, tout impressionnant qu'il soit, et cela n'avait jamais entamé mes capacités, juste renforcé ma concentration (=le moment où tu sais qu'il ne faut pas merder si tu veux rester en vie). Parfois même, parce que, m'étant foutu toute seule dans la panade, il s'agissait du seul moyen de sortie… Heureusement, j'ai également fini cette portion du Néron (certainement avec une bonne demi-heure de trop) mais cette non-gestion de mon stress m'a alertée : je crois que j'avais atteint mon seuil de tolérance.  

Cela fait déjà plus de deux ans, et je crois que je n'ai pas fini de digérer l'expérience. D'abord j'ai eu super honte face aux gens qui m'accompagnaient ; nous étions sur une sortie matinale comme on en fait parfois l'été : partis vers 3 ou 4h du matin, pour manger le petit dej au sommet. Le but était d'être à 8h30 chacun à nos boulots respectifs : autant dire que j'ai un peu entamé le programme… Je suis arrivée à 9h45 au mien, tremblante et les jambes griffées. Je m'en suis tellement voulu… Depuis, chaque trace sur Strava (mon appli de sport favorite, véritable réseau social du coureur de montagne) reprenant le même itinéraire me donne des frissons dans le dos. J'ai du mal à accepter ma faiblesse ; je ne sais pas pourquoi moi, je ne suis pas capable de caracoler au bord du vide. Mais je pense aussi que ce n'est pas en niant le problème que l'on peut le surmonter.

Grotte de la Balme Noire 4

L'ancien rédacteur en chef de Montagnes Magazine, Pascal Sombardier est aussi l'auteur de plusieurs petits ouvrages, dont certains ne sont plus du tout édités. Il est plus particulièrement connu pour ses « randonnées du vertiges » : ce genre de traces, bien aériennes, sont très appréciées des gens du coin, et constituent parfois un petit jeu pour les locaux, qui laissent les GR et les sentiers balisés aux randonneurs du dimanche, et autres habitants des fonds de vallée (dont je fais quand même bien partie, croyez-moi).  

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Dans ses derniers ouvrages, il fait beaucoup la distinction entre la difficulté de l'itinéraire, la limite technique et physique, et l'exposition. Par ce dernier terme, il ne s'agit pas de désigner un accrochage de peintures, mais littéralement le fait de se présenter au vide. L'exposition est clairement je pense ce qui m'impressionne le plus : le vide d'une paroi, l'appel béant de l'immensité, le gaz comme l'appellent les grimpeurs… Bref, sans être quelqu'un de sensible au vertige, j'ai la trouille du vide.  

Je pense que d'ailleurs, beaucoup de personnes qui se disent sujettes au vertige sont juste impressionnées par le vide ; tout est une question de gradation. Et d'ailleurs, c'est bien simple, je pense que dans une certaine mesure, cela se soigne. En effet, plus je m'expose au vide, plus je m'habitue à lui et moins je le crains.

Dent de Crolles 1

Dans les périodes où nous faisions beaucoup d'escalade avec A., j'étais clairement beaucoup plus à l'aise avec ça. Je parle au passé car ce n'est clairement pas mon sport de prédilection, donc je l'ai laissé trouver sa bande de sportifs avec qui s'épanouir, pendant que je suis retournée courir avec les miens ! Clairement, je trouve ça chouette, mais je me fais violence car je n'apprécies pas cette sensation de vide. Néanmoins, bien assurée comme en escalade, le risque de chute mortelle est quasiment nul, et je me suis retrouvée à faire parfois plusieurs longueurs en grande voie, dans un niveau cela dit, assez facile, n'ayant jamais développé de véritables skills en la matière.  

grimpe à Pont-de-Barret 2

Je me mets parfois la pression pour pas grand-chose, car je ne me fais plus vraiment confiance depuis cette fameuse expérience. J'ai toujours peur de mettre le pied à coté au mauvais moment, alors que, de manière générale, je ne suis pas si maladroite au moment-clef : le tout est de ne pas me laisser aller à cette trouille envahissante qui contrarie mes mouvements. Par exemple, sur mon relais du Grand Duc, je devais monter à la dent de Crolles (ou du moins sur son plateau) par le trou du Glaz : ce passage d'escalade câblé est un peu la rando du dimanche du grenoblois… Mais j'avais peur de me la coller dans la précédente ascension jusqu'au col des Ayes (en contexte de course, j'ai tendance à cravacher dans des rythmes cardiaques qui entament ma lucidité), peur d'avoir peur en fait… Bon, bien sûr, tout est allé comme sur des roulettes et j'étais sur le plateau en un rien de temps, j'ai même remonté quelques personnes qui avaient bien plus peur que moi, et étaient bien plus longue à passer ces pas d'escalade. Comme quoi, tout est question d'accoutumance. Mais il est clair que je ne suis pas prête à faire de l'alpinisme !

avec les copains dans le trou du Glaz, pour une reco une semaine avant l'objectif

Malgré un trouillomètre assez sensible, donc, en comparaison avec l'indigène grenoblois, sorte d'être mi-chamois mi-homme, j'aspire quand même à découvrir de nouveaux coins autour de chez moi, et à sortir des sentiers battus. Or qui dit sortie des sentiers battus dit souvent passages un peu plus scabreux.  

grimpe à Pont-de-Barret 4

Nous avons acheté deux ou trois des ouvrages de Pascal Sombardier, et ses propositions nous réjouissent bien souvent et nous permettent dans apprendre plus sur les massifs alentour que nous connaissons si bien (ne serait-ce qu'en bénéficiant, à la lectures de belles anecdotes et passages historiques sur des coins que nous apprécions tout particulièrement). Il y a également un petit coté jeu de piste qui pimente toute l'affaire, les indications étant toujours justes mais demandant parfois un peu de jeu d'orientation, notamment en ce qui concerne les variantes, où seules quelques lignes sont couchées. Nous avons donc rebaptisé ces itinéraires les « Sombarderies » : comprendre des randonnées techniques où la vitesse ne sera pas de mise, mais où nous pourrons approcher quelques petits coins encore bien préservés (parfois au prix de la pose d'une ou deux cordes…).

Grotte Chauvot 5 - installation du relai à l'entrée de la conduite forcée

Nous avons commencé ce genre de petites excursions piquantes l'année dernière, et c'est aussi ainsi qu'a commencé notre petite quête des cabanes cachées du Vercors. Elles ne sont pas (toutes) dans les livres de Pascal Sombardier, mais je pense que c'est volontairement que l'auteur n'en a pas fait état. Sur l'excellent site refuge.info, qui recense l'ensemble des abris existants dans les Alpes françaises et au-delà, on trouve parfois une fiche pour ces cabanes, mais les coordonnées géographiques sont cachées. Il s'agit essentiellement de cabanes privées, dont la beauté réside dans la sauvagerie de leur localisation, et dont leur survie impose qu'elles restent cachées, car le vandalisme et les fréquentations trop massives existent, et ne permet pas de conserver tout leur charme.  

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refuge de Chabroz

Il y a de tristes exemples d'incendies, volontaires ou involontaires, dans l'histoire locale, dont un pas plus tard que l'an passée sur une cabane suspendue du Vercors. Ce petit réseau de cabanes est donc bien protégé, et elles sont entretenues grâce à un réseau de passionnés bienveillants. En découvrir une mène souvent à l'autre, car des indices sont laissés à l'intérieur pour conduire à la suivante.  

Les itinéraires-bis constituent également des friandises locales, même si elles n'ont pas le charme et la « mignonitude » d'une cabane secrète. Ainsi trouve-t-on, cachés sur le Néron, ou dans les cabanes secrètes, les différents itinéraires qui parcourent le Néron, ce petit sommet de Chartreuse qui garde les pieds dans l'agglomération grenobloise, mais dont la traversée d’arêtes, très effilées, m'a valu quelques frayeurs comme je l'expliquais ci-dessus. Il faut rappeler quand même que, au-delà des voies d'escalades et du pont Romain, et d'un petit plateau (appelé « camp romain ») à mi-pente, le reste des crêtes sommitales et tout le versant Nord-Ouest (coté Saint-Egrève) sont interdits par arrêté municipal depuis les années 1990. Le couloir Godefroy est d'ailleurs renommé suite au décès d'un alpiniste du même nom dans ces lieux… Bref, de quoi refroidir, au sens propre comme au figuré. Néanmoins, certains irréductibles continuent d'entretenir ces passages à coups de sécateurs (certains compères de course se reconnaîtront), et je trouve que cela est pour le mieux.  

Col Antoine - inconnu des cartes...

Il en va de même pour le passage du pas de l'Ane, au-dessus du monastère de Chalais, qui permet de relier la crête des Banettes, ou du pas du Sappey, qui fait la jonction entre Mont-Saint-Martin et Proveysieux en enjambant un grosse barre rocheuse, ou encore du pas Guiguet, sous le fort Saint Eynard, qui a carrément été déséquipé de ses câbles pour en dissuader le passage des randonneurs. Nous avons découvert aussi pas mal d'itinéraires dans la barrière Est du Vercors, parfois discrètement balisés mais extrêmement bien entretenus (en témoigne la clareté de la trace et le très bon état des cordes fixes en place). Ces itinéraires qui ont disparu des cartes IGN, et font de plus en plus l'objet d'arrêtés municipaux en interdisant l'accès.  

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Loin de moi l'idée de contester la dangerosité de ces itinéraires, qui n'est plus à démontrer. Le risque est varié et multiple et vient tant de leur caractère aérien, que de l'exposition à un risque naturel, comme aux chutes de pierres (comme c'est le cas pour le pas de l'Ane justement).  

Il s'agit pourtant d'itinéraires historiques, qui font partie intégrante de l'histoire de nos massifs. Le passage du pas Guiguet permet justement de contempler les vestiges des installations de moines présents sur ce ressaut rocheux depuis le Moyen Age, dont un joli escalier taillé dans la pierre qui donne bien son âge. Ce sangle (vire herbeuse chartrousine) permet de progresser de façon assez sereine jusqu'au milieu de la paroi, et c'est quand même assez fou de se promener sur ce ressaut rocheux très surplombant.  

Cette logique d'interdiction blesse le montagnard local, très épris de liberté qui y voit systématiquement une atteinte à ses droits individuels… Je ne pense pas pourtant que l'on puisse être verbalisés pour avoir passé par ces itinéraires interdits (c'est à creuser cela dit : police administrative ? Contravention de circulations pour un sentier non soumis au code de la route?).

Vercors sauvage - Je veux vivre ici, merci: Cabane de la Combe de Fer

Simplement les accidents, parfois mortels, ayant régulièrement cours dans ces endroits dangereux, les municipalités se couvrent contre le risque de poursuites judiciaires de la part des ayant-droits. On sait que la douleur rend aveugle mais enfin, faut-il poursuivre la mairie lorsqu'un proche s'est engagé dans un de ces itinéraires scabreux ? Je n'ai pas eu vent de procès en ce sens dernièrement, mais je suppose que c'est la logique à laquelle correspondent ces interdictions, qui permettent simplement de se couvrir dans un société à la logique du risque zéro (qui hélas n'existe pas), où le système d'assurance fait que l'on recherche toujours le meilleur payeur. A ce sujet, le concept de la responsabilité sans faute, qui est une des spécificités du droit administratif français, n'a pas fini de faire couler beaucoup d'encre…

refuge de Chabroz 2

De mon coté, je la trouve dangereuse pour d'autres raisons, notamment celle de faire croire, à contrario, que les chemins balisés sont aussi praticables que des autoroutes, et celui de conduire parfois au déséquipement de certaines parois (comme au Pas Guiguet où les câbles ont été sciés par la mairie de Meylan, pour dissuader les randonneurs). A contrario, les abords de la dent de Crolles, que ce soit par le pas de l'Oeuille ou par le trou du Glaz sont toujours cartographiés et extrêmement usités (le rocher étant même aussi poli que la chouette porte-bonheur de Dijon) , alors que tout aussi dangereux à mon sens ; et c'est toujours avec quelques frissons de frayeur que je vois les foules du dimanche s'y engager, parfois avec un porte-bébé sur le dos, ou de jeunes enfants non encordés. Mais encore une fois, je ne me sens pas légitime pour faire la morale aux gens, notre seuil de tolérance étant souvent bien différent (néanmoins, les enfants n'ayant souvent pas conscience du danger et leur maladresse étant parfois très spontanée, cela me semble quand même contre-indiquer ce type d'itinéraire).  

Sur une vire, au dessus des gorges de la Bourne...

Je m'amuse en relisant mon manuel préféré de droit public sur la responsabilité sans faute. René Chapus y écrit que si la responsabilité sans faute est un régime forcément plus avantageux pour les victimes que pour les collectivités, elle correspond à une « socialisation » du risque encouru, et donc à une prise en charge de l'indemnisation des victimes par la société, mais il remarque « qu'elle n'est pas sans intérêt pour eux (collectivités ou entrepreneurs de travaux publics), en ce sens que la reconnaissance de leur responsabilité n'implique aucun jugement de valeur sur les comportements dommageables, c'est-à-dire aucun blâme ou reproche ». Je ne suis pas sûre que ce soit la façon de percevoir de l'ensemble du grand public. Si, à son instauration, le régime de la responsabilité sans faute permet simplement une meilleure couverture sociale et la collectivisation du risque, cet élément étant à présent acquis, le contribuable se transforme aujourd'hui en consommateur et a maintenant une logique d'exigence, qui fait couler des sueurs froides à plus d'un maire dans les communes de montagne.

Aiguille Noire de Pramecou

Cet argumentaire, si louable soit-il en termes de conceptualisation du vivre-ensemble démocratique, ignore également le jeu électoral, qui a tôt fait de stigmatiser les choix d'une équipe municipale, pour mieux asseoir la légitimité de la suivante. (J'ai critiqué Chapus, j'ai honte, très honte : d'autant qu'il admet plus loin « « il ne faut toutefois pas être un partisan inconditionnel de la responsabilité sans faute. Elle ne peut être légitime que si elle est cantonnée dans des hypothèses judicieusement choisies. El cela, non seulement en raison de ce qu'est le sentiment le plus élémentaire de justice, mais aussi (et c'est tout aussi important) pour éviter que ne s'accrédite l'idée que (…) on peut se croire tout permis, dès lors qu'on est en mesure de payer. »)

Dans beaucoup de domaines, je trouve que nous sommes hélas marqués par ce discours facile du « yakafokon » (= « il n'y a qu'à…, il faut que l'on… ») comme je me plais à l'appeler : tout le monde a son idée après coup de ce qu'il aurait fallu que la collectivité assume, des mesures qu'il aurait fallu prendre, et de ce que devrait être fait… le tout bercé du sentiment à chaud de l'accident, et ce en dépit du sens du nombre ou de la rentabilité financière (qui sans être un indice du caractère libéral d'un gouvernement, doit quand même être la clef de la gestion des deniers publics, afin de s'assurer de la pérennité du système collectif…).  

Les premières jurisprudences concernant la responsabilité sans faute ne concernent pas le territoire de la montagne, mais force est de constater qu'elle est un domaine vers lequel ce système de raisonnement s'est étendu, comme dans celui de la responsabilité médicale… Voilà certainement la raison des interdictions municipales qui fleurissent en montagne, tentant de préserver la collectivisation du risque des recours abusifs.  

Vercors sauvage - Cabane de la Combe de Fer

Je suis la première à m'affranchir de ces interdictions, je le confesse, mais j'espère sincèrement que jamais mes proches n'auront l'idée de poursuivre la collectivité par faute de ma maladresse ou de mon engagement au-delà de mes propres limites.  

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Heureusement, n'en déplaise aux complotistes du bassin local, nous ne sommes pas (encore) dans un Etat policier où l'on poserait un officier de police à chaque sommet pour vérifier que tout le monde passe bien sur le chemin bariolé en rouge et blanc ! D'abord parce que l'on n'en aurait pas les moyens, et enfin parce qu'il y a d'autres risques qui restent à collectiviser, bien plus graves eux, et concernant plus de monde que la poignées de randonneurs de l'extrême, de classe socio-professionnelle +++ pour beaucoup, qui parcourent les massifs (la police judiciaire a encore de beaux jours devant elle).  

Dent de Crolles 6

Je referme cette parenthèse juridico-sociale, pour en revenir au risque. Je lis assez peu de gens qui parlent de leur peur du vide, comme si c'était un peu un sujet tabou. Je pense néanmoins que beaucoup de montagnards y sont sujets. Le cas se produit d'ailleurs parfois même chez certains « sujets » plutôt aguerris au terrain de montagne, au sein même d'une cordée d'alpinistes. Pour ma part, connaissant mon terrain, je ne suis pas prête de me frotter à ce style de pratique de la montagne.

L'encensement constant de la prise de risque est pourtant subrepticement bien présent. Ces élucubrations font suite à pas mal d'échanges avec les copains ces derniers jours, que ce soit du coté des explorateurs endiablés (Courotaf et Vik ), militants de la topographie libre, ou d'inconnus sur les réseaux sociaux. Je suis sur Instagram la très courue Foutrak : cette dernière partage en story Instagram son quotidien, et son récent échec sur un stage dédié à l'Alpinisme. Je me dis simplement que la pression est forte, même dans le milieu de la course à pied.  

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Avec la démocratisation du trail, je pense que certains souhaitent se distinguer par une pratique plus technique. C'est donc un peu la course au Monsieur/Madame + de la Montagne, sur les sas de départ des dernières courses (je ne parle pas des personnes que je cite ci-dessus, lesquelles je pense portent un authentique amour à leur pratique, quelle que soit l'étiquette que l'on leur colle) : l'effort d'ultra endurance s'étant démocratisé, il faut à présent faire du sky-running, du l'arrête, du technique. La Pierra Menta été est une course qui tire toutes les conséquences de cette nouvelle mode, exigeant des pratiquant des portions de via ferrata en baudrier, mais cette course n'est pas la seule (Skyrace des Matheysins, du Mont Genèvre, Zegama, …), mais les accidents se multiplient. En témoigne la terrible chute de la coureuse élite Hillary Allen sur la Tromso Skyrace, organisée par Kilian Jornet et Emilie Forsberg.

Cette confusion des genres n'est pas à condamner : il n'y a pas de « morale » dans la montagne, pas de « bonne » ou de « mauvaise » pratique. Le cross-over et la mixité des pratiques est toujours ce qui permet l'évolution, que ce soit dans le sport, ou même dans la musique. Mais à l'heure où tout le monde a tendance à se prendre pour un champion, un peu d'humilité ne fait pas de mal.  

La team sous les trois colonels

Le courage, c'est aussi celui de vivre et de faire demi-tour quand on dépasse ses limites, ou de prendre toutes les assurances pour faire ce qui est de notre niveau. Je pense qu'on peut être un bon coureur de montagne sans être un alpiniste : ce n'est pas le même sport. Certains extra-terrestres, comme Kilian Jornet ou Michel Lanne peuvent mixer les deux de façon brillante, c'est sûr, mais il n'en reste pas moins qu'il n'y a pas de honte à n'être le pratiquant que d'une seule des deux écoles. Je trouve très honnête que Foutrak parle de son échec : j'en connais plein d'autres qui ont fait demi-tour à des endroits et qui ne s'en sont pas ventés, ou qui au contraire, aurait du faire demi-tour, et tirent une gloire crâne d'un passage où ils se sont pissés dessus, au risque de leur vie, en vantant « la force du mental » et de la persévérance. 

L'engagement ça se travaille, et ça se maîtrise. Et si on n'accorde pas tous la même valeur à notre vie, le principal est de savoir où l'on met son propre curseur, sans attendre la confirmation du regard de l'autre. Contrairement à certains copains, qui se disent prêts à mourir en montagne, je n'en suis absolument pas là. J'ai envie d'en profiter encore longtemps, et même de contempler encore longtemps les sommets pendant mes vieux jours. Pour moi, les bons sont ceux qui vivent. Je suis encore extrêmement gênée des discours des alpinistes, qui, je pense, sont à un autre stade de conscience, et pour qui le rapport au risque est très différent. Je me souviens d'avoir été glacée par cette interview d'Ueli Steck, qui a été rediffusée au moment de son décès, comme une sorte d'écho annonciateur.  

Comme beaucoup de gens, cette vidéo m'a beaucoup marquée : force est de constater la fascination morbide de l'alpinisme pour le toujours plus. Et la BD de Rochette « Ailefroide, altitude 3954m », dont je vous recommande la lecture néanmoins, m'a pour ma part confirmé ce même frisson glacé, un frisson de mort.  

Dans le discours collectif (des montagnards, j'entends, le reste du commun des mortels ayant définitivement, à ce stade, acquis la conviction qu'ils s'agit d'un univers de fous), une mort comme celle-ci est une mort noble, car ayant repoussé toutes les limites… Mais il faut peut-être rappeler que beaucoup de gens se tuent en montagne sans être des champions! On ne peut pas déconstruire une idole collectivement érigée, et là n'est d'ailleurs pas mon propos, mais je en sais pas si il faut ériger Ueli Steck en modèle de vie et en héros. Je n'ai aucun jugement à porter sur sa pratique, impressionnante, ni sur ses choix de vie, qui ne regardent que lui et qui restent extrêmement courageux au regard de ses valeurs : c'est très cohérent, mais ce ne sont pas les miennes, justement. Je pense que son décès et son encensement ont fait bouger les lignes du « risque acceptable » en montagne, imperceptiblement. Et je ne me retrouve pas dans cette vision.  

Moi aussi je veux une cabane dans les bois!

Faut-il le rappeler, il s'agit d'une pratique absolument neutre socialement : Lionel Terray avait parfaitement intitulé son ouvrage « les Conquérants de l'Inutile », et avait cette lucidité d'admettre qu'il s'agissait d'une pratique individuelle, dont il ne pouvait se passer cependant se passer, au point que cela en devienne son métier et le sens de sa vie. Du coup, ériger l'alpiniste en héros fait quand même pour moi moins sens, que l'émoi de la France pour le sacrifice d'Arnaud Beltrame, l'officier de gendarmerie qui a donné sa vie pour sauver celle des autres d'un danger imminent. Je pense qu'il faut remettre les choses en perspective.  


Voilà, j'espère que ce sujet sérieux ne vous a pas trop refroidis : il y a plein de choses belles et accessibles à faire en montagne, sans se mettre en danger ! Et il y a plein de joies indicibles que l'on peut retrouver, quel que soit son niveau, face à la nature brute que l'on y trouve, qui reste aussi une source infinie de vie et de bonheur.  

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