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L'injonction à l'exceptionnel


col de la Botte vu du haut
col de la Botte vu du haut

C'est une sorte de pression que je ressens depuis plusieurs années…  

J’écoutais hier, en allant au boulot, une interview intéressante d'un psychologue qui analysait la survenue de la fatigue, et qui disait voir arriver dans son cabinet, des gens épuisés par l'injonction au bonheur. De gens qui, en quête de sens et d'équilibre, mettaient bientôt de nouvelles contraintes « saines » dans leur vie qui pouvaient devenir anxiogènes : se lever à 4h du matin pour méditer, faire du sport à des heures improbables, essayer coûte que coûte de cuisiner et de manger bio, alors qu'on vient de s'envoyer une journée de 11h de travail… Et je me reconnaissais assez dans ces injonctions disproportionnées que l'on s'inflige.  

La Pinéa avant l'orage
La Pinéa avant l'orage

Il y a une autre de ces pressions paradoxales à notre monde moderne que je ressens: c'est comme ça que j'ai décidé de nommer ce billet, « l'injonction à l'exceptionnel».  

Je m'explique.

Suite à quelques dégoûts d'ordre professionnels et de grands questionnements d'ordre personnels, j'ai été progressivement happée, comme beaucoup d'entre nous je pense, par ces discours de semi-marginalité et de lâcher-prise. Reconversions exceptionnelles, choix de vie radicaux et écologiques, voyage au bout du monde et tour du monde en vélo… Je me suis, au début, accrochée à ces portraits attendrissants dans les phases difficiles.  

J'ai cru, un temps, devoir moi aussi emprunter ces chemins atypiques, et devoir briser les règles et les principes qui régissaient ma vie, pour m'ouvrir à de nouveaux chemins, loin des chaînes abrutissantes du quotidien. Dans les jours sombres de l'hiver, ou à l'issue de grosses semaines de taff, ces podcast/interviews/récits d'aventure avaient pour moi la saveur d'une fenêtre ouverte sur ailleurs : quelque chose de frais, d'ensoleillé, un ailleurs où je pourrais aller après, et être vraiment moi… Si je travaillais bien et encore plus aujourd'hui.

Nuit au chalet d ela FOuetterie
Nuit au chalet d ela FOuetterie

A bien y réfléchir finalement, je ne suis aujourd'hui plus sûre de vouloir faire ce type de voyage, et cette prise de recul m'aide à m'apercevoir que ce discours du faux choix s'insinue un peu partout autour de moi.  

J'ai également pu me poser un peu plus et déterminer mes vrais besoins. Je ne rêve pas d'oisiveté, loin de là. J'aime et apprécie la sollicitation intellectuelle, les challenges et les défis. J'aime aussi me retrouver immergée dans la nature, c'est vrai, et faire beaucoup de sport. N'avoir à gérer certains jours, que la carte / les pauses / le menu du soir / le lieu du campement. Mais j'aime aussi avoir pu m'acheter une maison avec A. (enfin… contracter un emprunt à deux sur 15 ans!), pouvoir me racheter des baskets confortables quand je veux, scroller mon Instagram et sortir mon gros réflex pour faire de photos, m'acheter un GPS de vélo hors de prix… et ces éléments de confort ont clairement un prix. Un prix que je peux assumer justement parce que je fais un dur travail, et que je ne vends pas de pommes sur les marchés à 5h du matin / je ne fais pas les ménages d'une grosse chaîne hôtelière / je ne cuisine pas du lundi au dimanche pour d'autres gens, etc.  

Mon quotidien est finalement assez peu routinier, et grâce au sport, j'ai pu remettre une dose d'évasion dans ma vie. J'ai pu m'installer et décider de vivre à Grenoble, comme je le souhaitais, et pouvoir ainsi profiter des montagnes et rayonner dans plusieurs massifs alpins. Si ma vie et mon quotidien professionnel demandent encore quelques ajustements… je crois pouvoir à présent dire que je suis contente des choix que j'ai effectués.  

Et pourtant, je me sens abreuvée de discours culpabilisant et rabaissant… et je pense que je ne suis pas la seule. Illustration: je suis en train de scroller un site de salle de sport pour un déplacement, je tombe sur le descriptif d'un des employés : « Un jour comme les autres, alors qu’il était assis à son bureau d’un grand groupe média, David a décidé de plaquer tout ça pour vivre sa vie comme il l’entend : dans le partage de sa passion du sport où il met un point d’honneur à exceller dans chaque discipline à laquelle il se consacre. » Pourquoi avoir besoin de vendre à tout prix la reconversion du salarié pour le rendre bon?! N'est-ce pas une ruse commerciale pour vendre du rêve aux clients harassés par leur propre trepallium, qui auraient besoin de projeter leurs rêves de liberté dans cette salle de sport, par le biais du-dit coach reconverti? 

Dansant sur la frontière franco-italienne, septembre 2019
Dansant sur la frontière franco-italienne, septembre 2019

Récemment encore, j'ai été abasourdie en m'inscrivant sur la communauté Warmshower, qui te permet d'ouvrir ta maison aux autres voyageurs en vélo pour « une douche chaude », comme l'indique le nom du site (et un dodo et un repas, en vrai, c'est mieux!), et de bénéficier de l'hospitalité d'autres voyageurs… J'ai voulu regarder autour de chez moi, s'il y en avait d'autres… et il y en avait, il y en avait même plein, même en réalité par milliers ! J'ai scrollé les profils des voisins, où l'on peut lire un petit descriptif de la personne, ses accomplissements vélocypédiques, et ses aspirations au voyage… et j'ai halluciné.  

C'était un peu le pendant bobo de la Rollex : si à 40 ans, t'as pas traversé 2 continents à deux roues avec des sacoches, où que tu n'as pas fait une mission humanitaire de 6 mois de bénévolat en Afrique, t'as raté ta vie. (J'en ai 33 ans, du coup, je me sens touchée comme par une horloge biologique?!) D'un truc que je trouvais chouette (communauté de voyageurs et d'entraide), j'en suis ressortie presque avec dégoût, comme un affamé qui regarderait les familles se remplir le ventre le jour de Noël. D'où ce vertige des réalisations des autres?!

Nathan et le soleil
Nathan et le soleil

C'est de ma faute aussi, j'ai cette tendance, quand un truc me passionne à tourner en vase clôt ! Je m'abonne aux compte adéquats sur Instagram, j'écoute des podcasts sur l'aventure (Les Balladeurs, le podcast de la revue Les Others, par exemple, très bien fait au demeurant), je m'abonne à des publications sur l'ultra-distance, je bouquine des récits de voyage… bref, je cherche la merde! XD

Mais je ressens actuellement une grosse pression, une grosse injonction à mieux faire. Et même, je dois l'avouer, parfois un peu d'aigreur à l'écoute des récits des autres… Quand j'entends Maximilian Schnell raconter sa traversée vers l'Est à vélo, un voyage qui s'inscrit après un projet au long cours en Afrique… je me demande ce qu'il fait dans la vie. Quand je lis dans 200 le récit de Blandine Barthélémy qui parcours le monde sur son pédicycle tout terrain depuis 5 ans… je constate qu'elle vit sur la moitié des photos avec un caleçon troué, mais qu'elle ne parle pas de comment elle se nourrit, ni de si elle a eu faim, ou du mal à se procurer des soins, ou à se relever d'une maladie au fonds de la brousse.

Je suis, admettons-le, très froussarde sur mes conditions de subsistance. Nous avons tous un parcours différent. Certains grandissent avec un rapport très paisible à l'argent et à leurs besoins… je n'ai pas eu cette culture, et mes parents m'ont transmis très tôt « le prix de choses », et je les en remercie. On a moins de caprices adolescents quand on voit l'effort qu'il faut fournir pour ramener 500€ dans son portefeuille, au prix d'un dur labeur. Je pense que je peux travailler encore pour que mes dépenses se limitent strictement à l'essentiel, et que je dégage encore un peu de marges d'économies pour justement financer mes voyages. Mais je ne suis en réalité, vraiment pas prête pour ces changements de vie après lesquels j'ai cru rêver. C'est une prise de risque, une remise en question que je ne suis pas prête à assumer.  

Camp fire
Camp fire

J'ai l’impression de devenir un vieux con (enfin, plutôt une vieille conne, en l'occurrence).  

Je sais vraiment gré à Arnaud Manzanini et ses invités du podcast ultra-talk pour tous les éclairages que ses podcasts m'apportent sur ce point. Je trouve qu'à l'inverse d'autres publications, les questions sont concrètes, et l'on entre dans des détails de vie qui me tarabustent. Je crois que c'est un des seuls qui demande à ses invités comment ils organisent leur entraînement avec un travail à plein temps, comment ils sont arrivés à négocier leur départ avec leur employeur, comment ils ont financé leurs projets, et qui décrit son aventure de la Race Across America comme une entreprise à part entière, avec recherche de financements, engagements et ultra-organisation. Merci. Merci pour cette franchise. Je trouve beaucoup plus de réponses et d'inspirations concrètes depuis que j'écoute ce podcast.  

Je retrouve ces réflexions dans l'un des billets de Cédric Sapin-Defour, dans son Double-Espresso (précédemment publié sur Alpine-Mag), intitulé « l'arrière-rêve ». Je me permets d'en recopier ici une partie que je trouve très très parlante.  

Cela s'ouvre ainsi : 

« A-t-on des images de Jack London tondant la pelouse ?

Non.

Les aventuriers sont des aventuriers, ils embrassent une vie trépidante et se tiennent à distance du quotidien. C'est du moins l'image qu'on en a et qui ne les offense pas.  

(…)

Enfin et surtout, le mensonge, du moins l'omission d'une grande part de vérité.

Car, sachez-le, ceux qu'on appelle les aventuriers, consacrent les trois-quarts de leur existence merveilleuse à boucler des budgets, à frapper aux portes de grands immeubles gris pour glaner quelques subsides, à s'agenouiller devant les marques pour trois frontales une pulka, à dégainer du hashtag, à remplir des tableaux Excel de vilains chiffres contraignants, des chariots entiers de courses bradées, à négocier avec leur assureur la clause page 12 et à attendre d'ennuyeuses minutes au 0 800 que leur caisse de retraite veuille bien leur indiquer à quelle maigre sauce ils seront mangés. Et d'autres réjouissances sans poésie à compter les centimes, attendre son tour et se plier aux règlements. Puis, au retour des jungles et des banquises, ils s'assoient des heures en salle de montage, dans une obscurité digne de la ligne 1, absorbent des jours de route au milieu des gens normaux et de l'air qui pue pour passer de salles des fêtes en festivals, de localier en localier, d'absence de prix en absence de prix.  

Voilà, il est cela leur réel, il porte tous les traits du travail.

(...)

Mais entre le rêve et l'illusion, la frontière est étroite. L'aventure, sans que l'on sache vraiment la définir, est une corbeille de fantasmes évoquant instinctivement de hautes idées. On tient là le principe d'un mythe et passer sous silence certains de ses aspects en est un des mécanismes les plus entraînants. Celles et ceux vivant du récit de leur aventure (et je m'y inclus à ma petite mesure) gagneraient si ce n'est à l'exposer, du moins à dire en sous-titre la vérité de leurs entreprises. Dire la prudence des mois durant pour quelques jours d'ivresse, dire la précarité de tels choix, dire le travail qui n'est pas la mine mais qui astreint, dire le poids des dossiers et l'attente des coups de fil, dire la quête permanente d'une histoire à conter, dire qu'heureusement ou tristement, la vie n'est pas celle du vingt-six minutes ou du carnet Moleskine. Cela n'ôterait rien des mystères ou du rêve, au contraire, l'honnêteté le rendrait accessible au plus grand nombre qui se reconnaîtrait la gestion souvent sacrificielle d'une vie.  

(…)

Les spectateurs rentreraient chez eux, les lecteurs refermeraient le livre en pensant à juste titre que ces aventuriers sont des gens bien intrépides de dédier ainsi leur vie à de frêles moments d'altérité et ô combien généreux de les partager. Ils se diraient que leur propre quotidien n'est finalement pas si bête et plat que cela puisque leurs héros ont à y passer, qu'il y a dedans des souffrances et des joies, des espoirs et des peines à l'intensité voisine. Ils saisiraient ce grain d'incertitude et le cran de la prendre en charge. Ils verraient que l'aventure n'est pas la propriété de ceux du haut, du loin et du vent dans les cheveux. »

J'ai lu ce billet après avoir commencé à écrire celui-ci, et j'ai coupé quelques passages pourtant tout aussi finement écrit : tout y est dit.  

Alain and Jan-Willem
Alain and Jan-Willem

Même si c'est un concept très à la mode, je crois assez fort à ces projets de micro-aventures. Je pense sincèrement que je n'ai pas besoin de partir à l'autre bout de la planète pour me sentir bien, et je veille aussi à réduire mon empreinte carbone. Je ne prends quasiment pas la voiture, et je fais les trajets quotidiens à pied ou en vélo. Je fais le souhait de ne plus prendre la l'avion plus d'une fois par an, et encore moins si possible. Et sincèrement, cela suffit à mon bonheur.

Je ne sais pas si je rêve réellement d'une grande aventure. Quelques mois par-ci par-là pour mener à bien quelques projets sportifs au long cours me suffiraient largement, je crois. L'été, il n'est pas rare que je puisse courir la montagne avant ou après le travail, m'effondrer dans un champ après 3 ou 4 heures d'effort, une bière à la main, mon ami, des amis, ou ma petite personne toute seule, pour regarder le soleil se coucher… Je dors parfois dehors, même en pleine semaine, et ces escapades contribuent grandement à mon bonheur. Je n'ai pas pu pleinement profiter du dernier été, contrairement à celui de 2018, et c'est certainement ce qui a contribué à ma frustration. Mais à plusieurs reprises, je me suis dit à ces moments-là que j'étais parfaitement heureuse ainsi.  

Vik et les libellules
Vik et les libellules

J'ai adoré passer mes dernières vacances dans les Hautes-Alpes. Ça fait trois fois cette année que dès que j'ai une petite semaine, je file chez le copain Vik et la copine Elena à Briançon. Et déjà, à 90km de la maison, c'est le bol d'air… Plus de réseau, de nouveaux massifs à explorer, et surtout… beaucoup moins fréquentés qu'aux alentours de Grenoble ! Je vais persévérer dans ce sens, et si je sors de ce rayon, ce sera probablement en vélo ou en train.  

J'ai plein de projets foufou (enfin, foufous pour moi!) en termes de longue distance, mais je n'aspire pas à traverser la planète pour aller les vivre ailleurs. 200 ouvre déjà bien des horizons sur ce qu'il est possible de faire en France, et il me reste des paquets de trucs à découvrir. Cette année, je vais peut-être enfin tenir l'engagement d'aller rendre visite à mes parents, dans le Sud-Ouest, à vélo. Mais je ne veux pas non plus m'infliger trop de pression de ce coté-là.  

Non, ce n'est pas trop possible de partir sans empreinte carbone après une semaine de 55h au travail pour enchaîner sur un programme fifou, et non, ce n'est pas qu'une question de volonté. J'ai aussi décidé d'arrêter d'écouter les sirènes du « tout est possible » car… il est difficile de comparer les quotidien. A tous les cons qui croient encore que je fais 9h-17h dans un bureau, et que, parce qu'on n'a pas un boulot physique, on n'a pas de fatigue, j'ai décidé de ne plus discuter. Je ne veux plus m'auto-flageler à la bordure de la fatigue, ni me mettre en danger sur la route parce que je suis explosée. Si ma dernière chute en vélo provient avant-tout d'un banc de gravier non signalé, je me souviens encore des trois appels de la direction le lendemain : si moi je maintenais que cela n'avait rien à voir avec mon état de fatigue, ce n'était visiblement pas le point de vue de mon employeur qui s'autoflagelait en s'attribuant mes déboires… et il n'avait peut-être pas tort. C'est jamais du 100 %. J'écouterais dorénavant les sirène de la fatigue et du manque de sommeil.  

Face au Mercantour poudré
Face au Mercantour poudré

Je formule le souhait, pour 2020, de tendre un peu plus vers l'équilibre. Et de refuser les sirènes du toujours plus et de l'exotisme à outrance. Ralentir par contre ce boulot de fou, et prendre date pour quelques escapades à la force du cuissot, qu'il pousse une pédale ou chausse une basket.  

Je suis sûre qu'il est possible de vivre son exceptionnel, loin des injonctions du groupe. Let's see !  

* Toutes les photos issues de mes escapades de fin 2019 voir début 2020, et absolument toutes dans un rayon de moins de 100km autour de mon domicile! ;) *

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